Portrait: Roland Desbordes

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Quand as-tu entendu parler pour la 1ère fois du nucléaire ?

C’était en 1960, j’avais 15 ans. La France venait de rentrer dans le «club» des pays nucléarisés en faisait exploser sa première bombe atomique dans le désert algérien qui était encore français.

Je ne comprenais pas que l’on puisse aller sur ce terrain alors que 15 ans plus tôt on découvrait l’horreur d’Hiroshima et Nagasaki. Mon premier engagement à 18 ans a été de lutter contre l’armement atomique. J’ai vite compris que les liaisons avec le nucléaire civil étaient fortes : même discours, mêmes mensonges, même opacité. J’ai donc natu- rellement élargi mon combat contre le nucléaire civil, d’autant plus que la France partait dans les années 70 dans un programme de construction de centrales complètement déli- rant. En 1977 à la grande manifestation contre Superphénix, un ami, Vital Michalon a été tué par une grenade. Je n’ai pas eu le courage de continuer le combat. Il a fallu 1986, Tchernobyl, pour me convaincre qu’il fallait reparti, mais avec d’autres armes, scienti- fiques cette fois, ce qui s’est traduit par la création avec quelques amis de la CRIIRAD.

Dans ton passé, qu’est-ce qui explique ton orientation critique ?

Je suis originaire de la montagne savoyarde, j’étais le seul dans ma classe à oser partir faire des études secondaires au lycée à Annecy. Cela n’a pas été facile car ma famille n’imaginait pas trop que l’on puisse faire autre chose que du reblochon dans la montagne. Il n’y avait aucun livre à la maison, la radio était notre seule ouverture sur le monde. Mais mes parents avaient d’énormes valeurs et sans faire de bruit ils ont «milité», pendant et après la guerre ; parfois en prenant des risques énormes mais ils avaient la force de ne pas se poser de questions : c’était normal d’accueillir un juif en fuite, un arabe algérien à la maison en pleine guerre d’Algérie…. Ils m’ont beaucoup transmis sans donner de leçons de morale, juste l’exemple !

Qui t’a inspiré dans ta jeunesse comme figure idéale ou penseur ?

Je pense sans beaucoup hésiter à Théodore Monod, d’abord ses écrits scientifiques… mais qui m’ont fait découvrir par la suite un grand penseur universel, un Pascal des temps modernes. J’ai ensuite partagé avec lui sa passion du désert sur laquelle nous avons pu échanger très simplement.

Parmi les projets que tu portes pour l’avenir, lequel t’importe le plus ?

La nécessité de sortir du nucléaire avant la prochaine catastrophe, doit passer par la dissolution de l’AIEA et du traité Euratom. Ces structures d’un autre âge, créées dans les années 50, dotés de moyens très importants, parviennent à maintenir sous perfusion cette industrie. Il est temps que cela finisse, alors commençons par abroger Euratom. C’est à notre portée vu que la majorité des états européens ne sont pas nucléarisés. Je crois sincèrement que cette utopie est réaliste.

Qu’aimerais tu dire à des gens qui te liraient dans 100 ans ?

Je voudrais leur dire combien je suis en colère d’avoir «laissé faire» ce nucléaire civil et militaire pour l’égoïsme de ma génération et de laisser en cadeau empoisonné des déchets radioactifs, des régions inhabitables. Dans l’histoire de l’humanité nous avons inversé une courbe vieille de milliards d’années : la radioactivité ambiante baissait, ce n’est plus le cas. Comme l’a dit T. Monod, et plus fort encore Jean Rostand : la radioactivité et la vie ne font pas bon ménage !

Propos recueillis par Philippe de Rougemont.

 

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